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Chroniques de la rue. Shun Yi ou les ombres express

Shun Yi ou les ombres express

Bang !

Le coup claqua comme un revolver hurlant. Le poing tout entier se crispa sous l’effet de la colère et sembla encore fumer sous la violence de la frappe. Le dessus de table en chêne accepta sans broncher le traitement de choc. Quant à moi, j’eus le réflexe de caresser ma main droite comme pour m’assurer qu’elle fonctionnait encore…

La raison de ce déchainement ? Très simple : je viens à l’instant d’ouvrir mon courrier, et une lettre émanant du trésor public m’informe que je suis redevable envers l’Etat de la somme de 350 euros pour amende non honorée. Fais chier… je ne me souviens même plus de la raison de départ ; peu importe, ça doit bien faire 4 ou 5 ans maintenant que je collectionne littéralement les contraventions pour stationnement, excès de vitesse en voiture ou à moto. A chaque fois que je range un de ces papiers froissés dans mon document qui est sur le point de saturer, je me dis à voix basse qu’il faudra un bien jour que je fasse le compte de la somme que j’ai versé à la république française. Montant qui sera forcément gargantuesque, mais je n’ai pas le cœur aux macabres comptabilités dans l’immédiat.

Je sors de chez moi pour changer d’air et surtout faire retomber la pression. En marchant dans les rues de Paris , l’odeur de friture des aliments dans ce soir déclinant, excite tout naturellement mon appétit. Je fais donc une halte et rentre spontanément dans un petit restaurant populaire  du  12ème arrondissement.

Très vite par seconde nature, mon regard embrasse les femmes seules de l’établissement. Il n’y en a apparemment que deux. Une d’elle, de type caucasienne, semble porter le vague à l’âme et ressasse inlassablement sa fourchette dans la tambouille de sa purée, créant une vallée à la dépression profonde dans son assiette. Elle a la beauté tranquille cependant, et je me dis que j’aurai le temps de remonter le moral de la jouvencelle, dès que j’aurai fini mon repas, qui ne sera surement pas de la purée en tout cas. Après avoir commandé le menu, je m’assois à la terrasse extérieure. Bercé par la fraicheur du soir et les doux murmures des piétons apaisés, je me surprends à apprécier chaque bouchée de riz parfumant délicatement mon palais enchanté.

Perturbant de temps à autre ma tranquillité impériale, une jeune femme aux yeux bridés, dont j’avais déjà repéré l’existence, parle à rythme saccadé au téléphone et semble utiliser le chinois mandarin. Elle est assise à table, seule ou esseulée car deux grands verres trônent, l’un quasi-vide laisse une nappe de liquide or au fond du verre et le récipient de la chinoise est encore plein et rouge clair comme du sirop de grenadine.

Bientôt, la chinoise pose le téléphone et regarde nonchalamment autour d’elle. Il me semble  qu’elle appuie son regard vers le mien, mais tout en douceur comme une actrice de jeu d’ombre…

Je ne réagis pas dans un premier abord à ces froissements de papiers de soies ; mais bien vite, l’ombre vaguement humaine se transforme en tigre, comme ça, sans aucun bruit ni fureur, juste un feulement léger mais pénétrant…

Je finis donc par répondre aux bruissements silencieux de cette femme en la toisant à mon tour de la manière la plus appropriée possible. Son sourire direct, m’oblige à quitter ma confortable rizière et d’un bond puissant et déterminé me voilà en terrain découvert :

 

–          Salut ! J’aime beaucoup ton sourire. Je trouve qu’il y a plein de choses dedans.

–          Oh merci, répondit-elle en feignant la surprise d’être abordée.

–          Je ne sais pas ce que tu en penses, mais c’est agréable les soirs où il ne fait ni trop chaud, ni trop frais… ça permet d’apprécier ce qu’on est en train de faire…

Cette fois, c’est moi qui relance le jeu d’ombre. Ma silhouette avance à pas feutrés dans un décor de prudence, comment va-t-elle réagir ?

 

–          Oui, c’est vrai.   Elle ne dit plus rien et fait valser tout doucement son verre encore plein, ne faisant suinter qu’une seule goutte le long de la paroi.

Pas grave. En tant que séducteur de rue, j’ai l’habitude des réponses courtes. Je relance encore :

–          Je t’ai entendu parler tout à l’heure au téléphone, je pense que c’est du mandarin. Tu viens d’où en Chine ? Parce que j’y suis déjà allé plusieurs fois.

C’est peut être cet instant précis qui déclencha un évènement en elle, en tout cas elle se mit d’un coup à devenir prolixe.

Une authentique conversation s’engagea et après ce qui me parut une dizaine de minutes, elle se leva de son siège, non sans me laisser avec une grâce évidente, son numéro de téléphone et une envie de me revoir rapidement.

 

–          Ok Shun Yi. Mais la prochaine fois, ce sera autre chose qu’une grenadine d’accord ?

Elle sourie une dernière fois, dépose un billet de 10 euros par dessus la seule goutte libre de la table, avant de se laisser absorber dans l’obscurité de la ruelle en contrebas de l’établissement.

Livré à moi-même, je terminai le verre de grenadine resté intact de ma belle chinoise. La nuit naissante au dehors, faisait mourir une à une les armées dispersées des ombres géantes

 

–          Moi aussi, me dis-je, il est temps de rentrer…

 

3 journées se succédèrent et j’appelai ma Shun Yi dans l’objectif d’obtenir un rencart plus officiel celui-ci. Elle décrocha dès la première sonnerie, et fut enchantée d’entendre ma voix. Après quelques minutes de formalités, je lui proposai un rendez-vous dans la semaine en cours, ce à quoi elle me répondit :

« Pourquoi pas ce soir ? »

Légèrement décontenancé par cette surenchère temporelle qui emprunte d’habitude une courbure inverse, je fis mine de terminer une tâche de secondaire importance puis accepta.

Environ deux heures plus tard, je trouvai Shun Yi en train de m’attendre devant le cinéma convenu. Sa gestuelle trahissait dès les premiers instants une forte envie de câlins.

Je pris soin toutefois de nous immerger dans la salvatrice salle obscure pour entamer des baisers francs et sans équivoques. Le film qui passait devant l’écran était un de ces navets contemporains, ne donnant aucune excuse à votre partenaire pour ne pas se lover dans vos bras. Mais cette chinoise a beaucoup d’appétit, et accuse encore plus d’ardeurs que les miennes. Nous flirtons toutefois avec les limites du conventionnel, dans ce qui reste un lieu public, même en marge de la foule. Un employé du cinéma debout à l’extrémité de la salle à deux pas de l’écran, embrasse brièvement et discrètement du regard, les rangées des quelques spectateurs avant de s’attarder vers notre direction. Je suppose que de sa perspective, nous formons, la chinoise et moi un curieux entrelacs d’ombres noires mouvantes et fusionnantes…

 

Le lendemain, j’eus droit un appel de Shun Yi qui se livra à un très curieux manège : elle me récita d’après un papier écrit, une déclaration d’amour dans un français hésitant. Bien que maladroite, sa diatribe enflammée n’en était que plus touchante. En voici, par bribes de souvenirs confus ces quelques extraits :

–          […] je pense beaucoup à toi […] euh, tu es un homme merveilleux […] je t’aime sinrement, euh… sin-cè-re-ment […] tu veux te marier avec moi ?

 

–          Euh… stop ! Tu veux dire peut être :  veux-tu te MARRER avec moi, non ?

 

–          …     silence au combiné. Je compris que ce n’était pas une erreur.

 

–          Tu sais Shun Yi, tu me plais et tu es une très belle femme mais tu ne peux pas vouloir un mariage tout de suite, on ne se connait pas encore !!

 

Une voix se fit entendre dans l’entourage de Shun Yi, elle n’était pas seule. Je me dis fort intérieurement, qu’il fallait bien une ombre au tableau : tout s’est engagé de manière trop express, voire Extrême-Orient express !

 

–          Est-ce que je peux te voir ? reprit elle enfin, d’un ton usé

 

Grande brasserie de la gare de Lyon.

Cette belle histoire puait maintenant l’entourloupe à plein nez, mais les instincts les plus bas de l’Homme peuvent le pousser à des actions contre-intuitives… je me rendis donc à sa rencontre :

–  Est-ce que tu m’aimes ?  lança-t-elle sans délicatesse.

–  Je ne peux pas le savoir maintenant. Et toi tu es sûre d’être amoureuse ou il y a une autre raison derrière ?

Elle soupira et sorti un billet de train de sa poche. Elle le posa comme un billet de loto devant moi et tenta le dernier jeu en plein jour cette fois-ci, devant des lumières puissantes et aveuglantes :

–          Est-ce qu’on peut se marier ensemble s’il te plaît ? C’est pour les papiers en France…

Son billet de train affichait Paris Lyon pour un départ dans 1 heure. Je ne saurai dire pourquoi je scrutai ce foutu billet dans les moindres détails. Mais le dernier tirage de la chance ne lui fut d’aucune utilité ; je reposai sèchement ce billet en effleurant son visage.

Tout, absolument tout ce qui concerna nous deux, sembla s’écrouler ou n’avoir été qu’un mauvais rêve. Je cherchai fébrilement l’ombre de Yun Shi, mais ne vit rien. Tout autour de moi dans la gare, je voulus voir une ombre, n’importe laquelle, mais nenni. Que de la lumière puissante, uniforme et claire partout…

Oui, en effet tout était clair maintenant.  Je rendis à Shun Yi un dernier sourire et repris le chemin de mon perpétuel départ.

Tiger

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2 plusieurs commentaires

  1. « – Est-ce qu’on peut se marier ensemble s’il te plaît ? C’est pour les papiers en France…
     »

    loooool, ca m’a tue.

  2. Comme quoi il n’ y a pas que de l’amour dans la vie….

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